En bref
18 986 procédures collectives au T1 2026 (+6,4 %), 71 100 défaillances sur douze mois glissants — un record historique. Les redressements judiciaires explosent (+13,6 %), 75 350 emplois sont menacés, et les PME de 20 à 99 salariés accusent la plus forte dégradation. Au-delà des chiffres Altares, ce billet analyse les facteurs structurels en jeu : Charte de confiance, droits de douane américains, retards de paiement et besoin d’accompagnement précoce.
Billet Auxy — Avril 2026
Le 14 avril 2026, Altares a publié son étude trimestrielle sur les défaillances et sauvegardes d’entreprises en France. Les chiffres du premier trimestre confirment une tendance que tout praticien des difficultés d’entreprise pressentait : nous sommes entrés dans un régime de sinistralité élevée qui s’installe durablement. Mais au-delà du constat statistique, cette étude mérite une lecture critique, mise en perspective avec l’actualité économique et réglementaire récente.
Le constat brut : un record qui n’en finit pas de se renouveler
18 986 procédures collectives ont été ouvertes au premier trimestre 2026, en hausse de 6,4 % par rapport à la même période de 2025. Sur douze mois glissants, le compteur atteint 71 100 défaillances — un seuil historique qui dépasse le précédent pic observé au milieu des années 2010, quand la France culminait autour de 63 000 défaillances annuelles.
Ce chiffre est d’autant plus marquant qu’il s’inscrit dans une trajectoire ascendante quasi continue depuis le point bas « artificiel » d’octobre 2021, quand les mesures de soutien Covid avaient ramené les défaillances annuelles à environ 28 000. Le rattrapage post-Covid, que le Crédit Agricole qualifiait encore en février 2026 d’« incomplet », s’est transformé en dépassement structurel.
Trois données méritent une attention particulière dans cette étude.
Premièrement, les redressements judiciaires explosent : 5 767 ouvertures, soit une hausse de 13,6 %. Ce chiffre est ambivalent. Il traduit une aggravation des difficultés financières, mais aussi le fait que davantage de dirigeants se présentent devant le tribunal avant l’épuisement total de leurs ressources. C’est une nuance importante : un redressement judiciaire ouvre une période d’observation et une possibilité de plan de continuation. Toutefois, Altares rappelle que les trois quarts des RJ sont ultérieurement convertis en liquidation judiciaire. L’espoir statistique ne doit pas masquer la réalité économique.
Deuxièmement, 75 350 emplois sont menacés ce trimestre — un record qui dépasse le précédent pic de 73 000 atteint au premier trimestre 2009, en pleine crise financière mondiale. Si les emplois directement perdus par liquidation (27 500) reculent légèrement, ceux portés par des entreprises en redressement bondissent à 42 600. L’impact social réel dépendra de l’issue de ces procédures dans les mois à venir.
Troisièmement, les PME de 20 à 99 salariés affichent une dégradation accélérée de +12,1 %. C’est le segment le plus préoccupant. Ces entreprises ont de l’ancienneté, des équipes structurées, des fournisseurs, des sous-traitants, un ancrage territorial. Quand elles tombent, l’effet domino sur l’écosystème local est significatif. À l’inverse, les PME de 10 à 19 salariés amorcent un reflux encourageant (-12,1 %), tout comme les grandes structures de plus de 100 salariés (-15,6 %).
La lecture sectorielle : des signaux contradictoires
L’étude Altares dévoile un paysage sectoriel contrasté qui invalide toute lecture simpliste.
La construction, qui concentre une défaillance sur quatre, affiche une quasi-stabilité trompeuse (+1,7 %). Le gros œuvre s’améliore nettement (maçonnerie -12 %, travaux publics -20 %), mais le second œuvre se dégrade (+8 %), avec des hausses très marquées en peinture-vitrerie (+25 %) et menuiserie (+17 %). L’immobilier reste un point noir, avec une promotion immobilière en hausse de 51 % — un chiffre qui prolonge la crise structurelle du secteur amorcée en 2023. Les agences immobilières, en revanche, amorcent une normalisation progressive (-23 %).
La restauration, longtemps citée comme secteur sinistré, montre enfin des signes de stabilisation (-0,4 %), portée par la restauration traditionnelle. Mais l’hébergement connaît un trimestre très difficile (+27,3 %), avec l’hôtellerie et les hébergements touristiques de courte durée en forte hausse.
L’agriculture signe un des pires chiffres sectoriels (+23 %), tiré par la viticulture dont la crise, particulièrement aiguë en Gironde, ne faiblit pas (+32 % de défaillances de viticulteurs). Un phénomène largement documenté depuis 2023, mais qui continue de s’aggraver.
Les services aux entreprises accusent la plus forte accélération (+11,7 %), avec un doublement des défaillances dans les activités de propreté (+41 %) et une dégradation marquée des services informatiques (+8 %). Signe d’une économie de services sous tension, ces défaillances touchent des structures qui constituent souvent des prestataires critiques pour d’autres entreprises, renforçant les risques de contagion.
Le focus Auvergne-Rhône-Alpes : une accélération qui interpelle
Notre région n’échappe pas à la tendance. Avec 2 368 défaillances au premier trimestre (+8,1 %), la hausse est deux fois plus rapide qu’un an plus tôt. Si la stabilité du Rhône après le choc de début 2025 (+22 %) est un signal positif, les dynamiques départementales restent inégales. L’Ain (-8 %) et la Haute-Loire (-15 %) résistent, mais le reste de la région est sous pression.
Le tissu économique régional, fortement structuré autour de PME industrielles et de services, est particulièrement exposé aux effets en chaîne que produit la défaillance d’un donneur d’ordre ou d’un fournisseur clé.
Ce que les chiffres Altares ne captent pas
Il faut le rappeler avec insistance : le périmètre Altares ne couvre que les procédures collectives ouvertes devant un tribunal. Il ne comptabilise ni les procédures amiables (mandats ad hoc, conciliations), ni les entreprises en difficulté qui n’ont pas encore franchi le seuil du tribunal, ni les radiations volontaires.
Or, les radiations ont elles aussi atteint un record en 2025 : 457 000 selon l’étude AU Group / EY-Parthenon, soit une hausse de près de 50 %. Ce chiffre massif traduit des décisions de dirigeants qui, face à des perspectives de retournement inenvisageables, préfèrent cesser leur activité avant d’atteindre la cessation de paiements. C’est un angle mort majeur dans l’analyse de la santé du tissu économique français.
Par ailleurs, les 1,16 million de créations d’entreprises enregistrées en 2025 (un record) doivent relativiser les données de défaillance en volume brut, comme le souligne le Crédit Agricole. Le taux de défaillance rapporté à la population d’entreprises reste inférieur à ce que les chiffres absolus laissent penser. Mais cette mise en perspective ne doit pas servir d’argument de minimisation : une TPE de trois ans qui tombe en liquidation, c’est un projet, un investissement, parfois un patrimoine personnel engagé, qui disparaît.
La Charte de confiance : un bon signal, une portée incertaine
L’État a lancé le 10 février 2026 la « Charte de confiance » pour renforcer l’anticipation et la prévention des difficultés des entreprises. L’initiative, portée par le ministre Serge Papin et signée par une trentaine d’acteurs (FBF, Banque de France, CCI, CMA, CPME, ordres professionnels, assureurs-crédit), repose sur un principe simple : détecter les signaux faibles plus tôt et aller vers les dirigeants avant la cessation de paiements.
Le constat de départ est partagé par tous les praticiens : les dispositifs de soutien existent, mais ils sont mobilisés de manière insuffisante ou trop tardive. Les procédures de sauvegarde ne représentent que 2 % des procédures collectives — une proportion stable et dérisoire depuis des années. La conciliation et le mandat ad hoc restent largement méconnus des TPE.
L’idée de déclencher une prise de contact proactive dès l’apparition de signaux avancés — retards de cotisations sociales, impayés fiscaux, dépôt tardif des comptes — est pertinente en théorie. La Banque de France rappelle que dans 70 % des cas, une intervention précoce permet d’éviter un redressement judiciaire. Mais la Charte se heurte à une réalité structurelle que les chiffres Altares illustrent parfaitement : 93 % des défaillances de ce trimestre concernent des TPE pour lesquelles le temps long, indispensable à tout retournement, est un luxe souvent inaccessible. Ces structures n’ont ni la trésorerie, ni les ressources humaines, ni parfois la culture de gestion nécessaires pour engager une procédure de prévention. Le cabinet comptable reste leur premier — et souvent seul — interlocuteur.
Le facteur exogène sous-estimé : les droits de douane américains
L’étude Altares mentionne en conclusion les « perturbations des chaînes logistiques » et la « hausse des coûts d’exploitation » comme facteurs aggravants, sans les développer. Or, l’actualité des dernières semaines a considérablement renforcé ces risques.
Depuis le 24 février 2026, les États-Unis appliquent un droit de douane additionnel de 10 % (annoncé à 15 % par le président Trump, mais non encore formalisé à ce stade) sur l’ensemble des importations, y compris en provenance de l’Union européenne. Cette mesure, prise sur le fondement du Trade Act de 1974 après l’invalidation par la Cour suprême des droits « réciproques » fondés sur l’IEEPA, remplace de facto l’accord de Turnberry négocié en juillet 2025.
Pour les PME françaises exportatrices, l’impact est direct : hausse du coût d’accès au marché américain, incertitude réglementaire permanente (les mesures sont temporaires, prévues jusqu’au 24 juillet 2026, et potentiellement modifiables), et dégradation de la compétitivité face à des concurrents moins exposés. Les secteurs les plus touchés — vins et spiritueux, aéronautique, chimie, luxe — sont aussi ceux qui structurent une partie significative de l’économie de nos régions.
Mais l’effet le plus insidieux est indirect. Le ralentissement des flux commerciaux internationaux dégrade la confiance des donneurs d’ordre, allonge les délais de décision d’investissement, et — surtout — les délais de paiement. Or, Coface identifie le coût du financement comme « le véritable arbitre » de la trajectoire des défaillances en 2026. Une hausse de seulement 25 points de base des taux d’intérêt sur les crédits aux entreprises suffirait, selon l’assureur-crédit, à faire repartir les défaillances mondiales autour de +4-5 %.
Les retards de paiement : l’accélérateur silencieux
Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a souligné une réalité bien connue des praticiens : la situation des retards de paiement est « très inégalitaire », les PME étant de bien meilleurs payeurs que les grandes entreprises. Le gouvernement envisage de déplafonner les amendes infligées aux entreprises mauvaises payeuses, aujourd’hui limitées à deux millions d’euros.
C’est un sujet structurel que nous voyons quotidiennement dans nos dossiers. Quand une PME de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires voit ses délais clients s’allonger de 15 à 20 jours, cela représente 250 à 300 K€ de BFR supplémentaire à financer. Sans ligne de crédit adaptée ou sans affacturage, cette tension se traduit mécaniquement par une dégradation de la trésorerie nette, puis par des retards de paiement en cascade vers les fournisseurs. Le cercle vicieux est enclenché.
L’étude AU Group / EY-Parthenon confirme que les délais de paiement s’allongent au-delà de 14 jours, ce qui constitue un facteur déterminant de la sinistralité des TPE faiblement capitalisées.
Le vrai enjeu : intervenir avant que la trésorerie ne parle
Ce que cette séquence — Altares, Charte de confiance, droits de douane, retards de paiement — dessine en creux, c’est un besoin massif et largement insatisfait d’accompagnement financier précoce des PME et ETI.
Le paradoxe est le suivant : les dirigeants ne manquent généralement pas de lucidité sur leur situation. Ce qui leur fait défaut, c’est le temps, le recul, et un interlocuteur financier capable de poser un diagnostic structuré avant que la situation ne devienne judiciaire. Quand la trésorerie est déjà à sec, les marges de manœuvre se réduisent à la portion congrue.
L’enjeu pour 2026 n’est pas seulement d’inverser une courbe statistique. C’est de changer la temporalité de l’intervention : piloter la dette, restructurer les financements, négocier avec les créanciers, optimiser le BFR — autant d’actions qui n’ont de sens que si elles sont engagées quand il reste de la matière à travailler. Le dirigeant qui se présente devant le tribunal a souvent épuisé toutes ses options. Celui qui sollicite un accompagnement en amont en conserve encore.
Vous êtes dirigeant de PME ou ETI et souhaitez anticiper plutôt que subir ? Parlons-en.
Articles connexes
- Procédures amiables entreprise : le guide complet pour anticiper les difficultés
- Négocier un moratoire bancaire : méthodologie et leviers pour les PME
- Plastics Vallée en apnée : l’heure est à la sécurisation des structures financières
Réalisations associées
Questions fréquentes sur les défaillances d’entreprises
Qu’est-ce qu’une défaillance d’entreprise au sens Altares ?
Une défaillance correspond à l’ouverture d’une procédure collective devant un tribunal de commerce ou judiciaire : sauvegarde, redressement judiciaire ou liquidation judiciaire. Ce périmètre exclut les procédures amiables (mandat ad hoc, conciliation) et les radiations volontaires, ce qui sous-estime la réalité des difficultés économiques.
Quels sont les secteurs les plus touchés par les défaillances en 2026 ?
Au T1 2026, l’agriculture (+23 %, portée par la viticulture), les services aux entreprises (+11,7 %) et l’hébergement (+27,3 %) affichent les plus fortes progressions. La construction reste le premier secteur en volume (une défaillance sur quatre), tandis que la promotion immobilière poursuit sa crise (+51 %).
Comment anticiper les difficultés financières de son entreprise ?
L’anticipation repose sur un pilotage rigoureux de la trésorerie, un suivi des ratios bancaires clés (DSCR, leverage, gearing) et une veille sur les délais de paiement clients. Faire appel à un conseil en financement indépendant permet de poser un diagnostic structuré et d’actionner les leviers de prévention — restructuration de dette, optimisation du BFR, négociation avec les créanciers — avant que la situation ne devienne judiciaire.
